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Stéphanie Abadie
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Stéphanie Abadie

Anna debout

abadie, juillet 28, 2026juillet 30, 2026

Cette photo a été prise à Biscarrosse fin juillet 2026.

Une semaine avant, j’avais mis le point final à mon prochain roman. À la lecture des premiers chapitres, on m’a dit : Tu écris sur la perte.

Je ne savais pas à quel point.

Sur le cahier préparatoire de ce texte, en titre provisoire -en titre prémonitoire ?- mon écriture inégale a tracé il y a plus d’un an :

Le grand incendie

J’ai grandi en lisière de forêt. Sur le terrain de mes parents, j’avais posé une caravane. Ma nièce Anna y passait l’été en attente de son logement universitaire, elle y invitait ses amies, ses amours, sa vie d’adolescente prête à s’envoler. Comme moi elle aimait le secret de son cocon, son luxe kitsch et poétique, je l’imaginais y trouver un refuge.

Elle avait fêté ses dix-huit ans à l’arrivée de l’été.

Aujourd’hui Anna se tient debout devant ce qui reste de la caravane : presque rien. Elle se tient debout alors que quelques minutes avant, elle était roulée en boule au sol, ses poumons prêts à exploser, à ne pouvoir, à ne vouloir respirer l’air du moment où ses yeux s’étaient posés sur le champ de ruine de la maison de sa grand-mère, de ma mère.

Nous avons marché jusqu’à la caravane. J’aimerais retrouver ma médaille de baptême, a-t-elle dit. Elle venait de Mamie. Elle avance comme une madone perdue en enfer. Tout à l’heure, elle ira à l’église allumer une bougie bleue. Elle, la seule croyante de la famille, et parce qu’il n’y a rien à faire, que plus rien ne semble avoir de sens : Vas-y, lui dirons-nous. Vas-y, ça ne peut pas faire de mal.

Mais pour l’instant, elle se tient debout, alors que nos semelles fondent un peu – On est venues trop tôt mais impossible de ne pas savoir de ne pas voir, impossible d’y croire. Elle se tient debout, dans sa robe blanche, seule jolie chose dans cette désolation et c’est ça que j’ai envie de regarder. Je peux te prendre en photo ?

C’est ça que j’ai envie de garder de cette abominable journée : Anna debout.

Parce que derrière moi ce qu’elle contemple, ce que vous ne voyez pas, c’est que la maison a brûlé, explosé, s’est écroulée, que mon enfance et la sienne et la vie toute entière de ma mère jusqu’aux souvenirs de mon père ont été avalés, que plus rien n’est reconnaissable.

Et pourtant, malgré tout, Anna est là, debout.

Autour de nous, la tourbe se consume, se craquelle, éructe des fumerolles, les racines des arbres brûlent, on dirait des serpents ou des dragons enfouis. Il n’y a plus de couleurs, juste du gris, du noir, du blanc. De la fumée qui érafle la gorge, des pins qui nous narguent, les pins que l’on aime tant et qui là ont décapité notre vie. Un vol de martinets traverse en silence le salon, ils survolent incrédules l’amoncellement de tuiles entre les murs nus, de la laine de verre pend par endroits, le plâtre s’accroche à un autre, les oiseaux tournent encore puis s’enfuient par les fenêtres béantes, loin.

Un rire nous échappe, une pintade a survécu, elle se terre avec un poussin aux plumes ébouriffées dans un coin du poulailler. La pintade atomique, Survivor, la baptisons-nous. Il ne reste que ça. Une pintade.

Et Anna debout.

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Comments (4)

  1. Elise Michel dit :
    juillet 29, 2026 à 7:10 am

    C’est Ma Gni Fi Que, comment peut on le partager ???

    Répondre
    1. abadie dit :
      juillet 29, 2026 à 11:32 am

      Tu copies l’adresse de la page je pense…

      Répondre
  2. Sophie Quinsac dit :
    juillet 29, 2026 à 5:16 pm

    Quelle tristesse, je n’ai pas les mots pour dire votre perte. C’est la caravane du premier post ou une autre ?

    Répondre
    1. abadie dit :
      juillet 29, 2026 à 7:37 pm

      Oui, « La grande ».. Mais ce n’est rien à côté de la maison. Je n’ai pas mis la photo car c’est une scène de guerre. Ma mère a tout perdu et comme c’était une maison de famille où nous venions souvent, tout le monde a perdu quelque chose.

      Répondre

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